
Au mois d’août, après la mission effectuée au Sénégal avec nos amis du Senfablab de Dakar en direction des élèves non-voyants de Ziguinchor, l’équipe de Makery.info, le média de référence sur les lieux du faire, organisait un événement exceptionnel, le Labo Art Retreat, sur l’île de Batz et au chateau de Kerminy.

Cette rencontre internationale de créateurs et prototypeurs s’inscrivait dans le contexte du programme Archipelago, une coopération culturelle entre la Suisse (SGMK/Homemade), la France (ART2M/Makery) et le Japon (Sonda Studio), pilotée par ART2M et avec le soutien de Pro Helvetia, fondation suisse pour la culture.
Nous n’y avons pas participé, mais nous étions déjà trés intéressés par le croisement entre prototypage, art et écologie lorsque nous avons alors été invités par l’équipe de ART2M/Makery à participer à un autre événement : Homemade 2025, qui s’est tenu en Suisse à 40 km à l’est de Zürich entre le 1er et le 10 août 2025.

Il est difficile de restituer avec des mots une expérience totale, mêlant auto-organisation collective réussie sur tous les points de la vie quotidienne (équipes de ménage, cuisine, répartition des ateliers avec les enfants, démonstrations, essais et installations sur site), pluri-culturalisme (participant.e.s venant de Taïwan, Angleterre, Espagne, Slovénie, Suisse…), et où une communauté installe plusieurs tonnes d’outillage partagé et des espaces de travail qui vont vibrer d’activité dans les mains de créateurs pendant plus d’une semaine, jour et nuit.
Le bitwashereï
Le premier choc fut, la veille du début de l’événement, l’arrivée au Bitwashereï de Zürich. Cet espace exceptionnel regroupe plusieurs collectifs suisses dans un immense immeuble autrefois utilisé par la ville. On y découvre des centaines d’objets qui sont autant de pépites posées sur les tables, accrochées aux murs, dans la liberté de création la plus totale.

Même si la dimension de partage d’outillage, et de documentation dans le bien commun au travers l’usage du wiki nous rappelle les fablabs, ici tout semble permis, et les couleurs, formes, objets détournés, rampes lumineuses et stickers créent une ambiance vraiment exceptionnelle : on est dans une sorte de vaisseau onirique, un espace des possibles jamais épuisés, toujours parcourus, et partagés partout sur les murs, les tables, voire suspendus au plafond. Un endroit où l’on pourrait passer des heures à examiner, essayer et comprendre ce que l’on voit, touche, entend. Et où on est vite contaminés par le besoin de faire, d’essayer.
Nous y avons été accueillis par Marc Dusseiller de la SGMK, la Société Suisse de Mécatronique et d’Art, qui anime la communauté du Bitwasherëi (Littéralement la « lessiveuse de bit » !) et avons partagé le repas collectif préparé dans la cuisine du lieu, située au centre de l’espace.

Une logistique impressionnante pour « fabriquer n’importe quoi »
Deuxième choc, l’ambition logistique. Le lendemain matin, après avoir été hébergés dans un appartement à Zürich, nous avons prêté main forte à l’équipe du Bitwashereï pour charger du matériel et de l’outillage destinés à rejoindre le lieu de l’événement Homemade 2025, à Salenstein-Mannenbach, en bordure du lac de Constance.
Camion, transpalette, monte-charge, matériel et outillage trié, préparé et plastifié ainsi que d’énormes barbecues pour satisfaire une centaine de personnes… Plusieurs tonnes d’outillage parfaitement fonctionnel, de consommables, allant aussi bien du matériel électronique jusqu’à l’outillage à bois, les imprimantes 3D, matériel de soudure acier…
Tout cela a ensuite été acheminé sur le site de l’événement, à Salenstein-Mannenbach, puis réparti pour créer trois zones de travail : électronique, bois et mécanique, et « dirty » place pour les opérations plus lourdes comme le travail du métal.

Une (auto) organisation collective entre liberté et responsabilité
Troisième choc, la communauté. En effet Homemade 2025 n’est pas un événement où l’on vient pour suivre des ateliers, des formations, et consommer un programme pré-défini. Homemade 2025 est un rassemblement auto-construit par les participants.

Ceci signifie que dès le premier jour, des tableaux vierges ont été affichés dans le bâtiment principal avec un zonage des espaces dédiés, une réunion collégiale organisée pour demander à tous et toutes de remplir les tableaux pour participer aux équipes de ménage, cuisine, courses, des posts-its pour proposer ateliers et conférences, animations enfants…
Voir cette logique contributive bien connue sur les wikis retranscrite dans le réel par une centaine de personnes capables d’installer trois zones d’ateliers en une journée (y compris avec de l’outillage dangereux, et la gestion de la sécurité), d’acheminer une alimentation électrique adaptée dans un chalet annexe pour les prototypeurs sonores, de gérer la totalité de la logistique (trois repas par jour pour 100 personnes) en auto-organisation donne de l’espoir, mobilise et motive !
Nos contributions
Pour notre part, nous avions ramené avec nous une Braillerap, projet né au sein du Humanlab de MHK et porté par Stéphane Godin, car une machine nous a été mise à disposition par l’édulab de l’Université de Rennes 2, ainsi que plusieurs kits de Sylvestre Orchestre la musique des plantes. Installés dans l’espace de prototypage électronique dans un chalet nous avons d’abord réparé et réglé l’embosseuse Braille qui avait souffert du voyage, avant de proposer trois sessions.

> Une session de partage sur le projet de communs documentaires ForgeCC, assez décalée au milieu de prototypeurs, mais trés bien accueillie par la communauté. Nous avons partagé les réussites mais aussi les faiblesses du projet en proposant notre protocole (contrat de commun, mentoring en documentation) et les ressources co-produites avec les camarades du sud.
> Une session de présentation du projet Braillerap orienté autour de la manière de faire ensemble pour « Faire plus que des machines », en suscitant des dynamiques de coopération durable entre les personnes physiques et morales participant aux ateliers. Cette présentation fut suivie d’essais joyeux et déraisonnables poussant mécaniquement la machine dans ses retranchements, et que nous avons documenté par ici.
> Enfin, un impromptu de musique des plantes outillé par le dispositif Sylvestre Orchestre, où nous nous sommes branchés en extérieur et avons pu faire chanter arbustes et fleurs ainsi qu’offrir un capteur au SGMK avec les liens de documentation.

Le trou de lapin, la création non stop
Au final, le lieu de l’événement, en pleine nature, a permis à tous et toutes d’inscrire dans le ciel (avec les incroyables aéronefs construits sur place), dans et sur l’eau, l’air et avec la lumière du soleil, les expériences et prototypes multiples réalisés et démontrés sur place. Avec des lignes de fuite dans les domaines de la robotique (Brushograph, Braillerap), du son (hydrophone, modules multiples tels que ceux de Gaudi labs, Error instruments), de la vie cellulaire (Hackuarium, Maya Minder), de l’énergie (Abao…), etc.

Le ressenti lors d’un tel événement est celui d’Alice quand elle tombe dans le trou de lapin dans le fameux conte de Lewis Caroll. On est dans une TAZ (Temporary Autonomous Zone) ou Zone d’Autonomie Temporaire dans laquelle se succèdent les découvertes de mondes interconnectés par des tunnels de serendipité, mondes remplis de sons, couleurs, textures ouvrant des perspectives nouvelles. On s’aventure chaque jour dans ce labyrinthe donnant sur des espaces-temps alternatifs, chacun rempli d’expériences complètes ressenties autant avec le corps qu’avec l’esprit.
Nous sommes remplis de souvenirs, mais aussi de gratitude et d’espoir grâce à cet événement exceptionnel qui a en quelque sorte installé un monde alternatif dans lequel la confiance et la liberté permettent le partage inconditionnel des inventions et découvertes dans le bien commun de l’humanité au travers une documentation ouverte des livrables (codes sources, plans, ressources).
Un modèle d’organisation collective à rebours de celui qui semble à bout de souffle dans l’anthropocène, et que l’on retrouve au retour. Un monde balisé, basé sur une définition stricte des rôles et des espaces laissés aux possibles.
Merci donc à ART2M/Makery, à la SGMK et à tous ceux et celles qui ont fait de cet événement un feu ardent où se sont forgés ou renforcés les liens, compétences et projets entre tous les participants !
Les suisses ont certes de beaux paysages, mais aussi un savoir-faire ensemble et une communauté qui sait partager, et semer !
Voir le wiki de la SGMK et la page dédiée sur Homemade 2025.
Ecouter l’interview de Simon Berz réalisé par Ping sur place et retranscrit par Makery