Nouvelles de Ziguinchor

Pour rappel le Climate Change Lab est actuellement représenté au Sénégal dans le cadre d’une invitation du Senfablab, opérateur du projet inclusif « La technologie au service du Handicap », lui-même soutenu par My Human Kit.

Objectif principal aller rencontrer les pédagogues, acteurs associatifs et élèves à l’autre bout du pays, à Ziguinchor, pour observer, concevoir, tester des usages et méthodes outillés par la fabrication numérique et permettant de scolariser des élèves non ou mal voyants en milieu ordinaire. Cette mission s’est déroulée fin mai 2025 avec une partie de l’équipe du Senfablab.

Ziguinchor et la Casamance sont renommés pour leurs arbres magnifiques.
¨Photo cc by SA Climate Change Lab

Un bonus avec l’embosseuse Braillerap

L’équipe du Senfablab avait déjà quasi-terminé l’assemblage d’une imprimante braille de type braillerap plus d’un an auparavant, mais n’avait pu la mettre en marche à cause de problèmes logiciels. 80% des pièces détachées étaient donc déjà imprimées en 3D, et la visserie était disponible sur cette machine. Nous avons donc décidé d’en fabriquer une en état de marche avec ces moyens du bord, afin de la ramener à Ziguinchor avec nous.

Test de la carte électronique sur la machine avant démontage

Nous avons d’abord vérifié la carte électronique, diagnostiqué l’état de la boîte, de la mécanique, puis procédé au démontage, et nettoyage de chaque pièce. Le Senfablab ne pouvant pas utiliser ses machines pour cause de travaux a ensuite contacté la DER dont l’atelier de formation a réalisé des découpes laser pour refaire totalement le boîtier, avec des pièces en bois et des pièces en PMMA (type plexy transparent). Merci à eux !

La braillerap sénégalaise fonctionnelle version bois

Durant trois jours et nuits, nous avons ensuite à l’aide de toutes les pièces et vis nettoyées remonté d’abord une machine fonctionnelle avec un boitier bois, puis décidé de rendre la machine plus belle et rigide. Nous avons alors procédé à un démontage par blocs, prélude à un nouveau remontage dans le boitier transparent.

Remontage terminé, la braillerap sénégalaise est maintenant transparente 🙂

A la veille du départ pour Ziguinchor, par le car qui traverse le Sénégal et la Gambie, nous avions une machine fonctionnelle et du papier assez épais pour faire des tests. En effet, l’équipe du Senfablab est redoutablement efficace 🙂

On a réussi à ramener une braillerap fonctionnelle à Ziguinchor !


L’éducation inclusive à Ziguinchor : une dynamique formidable

Une fois sur place nous avons été reçus et soutenus par le représentant du recteur d’académie ainsi que le référent du programme d’inclusion,et l’incontournable INEFJA.
Nous avons alors installé une imprimante 3D et une embosseuse braille #braillerap dans une des salles du lycée Public Djignabo.

Aminata Barry, Dembo Manga, Michel Nassarlé, les talentueux élèves

Plusieurs élèves de cet établissement, non ou mal voyants, sont les premiers à brillamment être admis en filières scientifiques, sur tout le pays. Mais même si c’est une fierté que d’avoir réussi à assurer une scolarité à ce niveau en milieu ordinaire, cela demande énormément d’inventivité et de travail aux professeurs et aux élèves.

C’est là qu’interviennent notamment les militants associatifs de l’INEFJA, ainsi que des personnages hors-normes comme Monsieur Baba Gadje, professeur de mathématiques non voyant. Sans relâche, ils cherchent et trouvent avec les enseignants des solutions inclusives : enseigner le braille aux professeurs voyants, réaliser des ateliers « comment partager un repère orthonormé et faire réaliser les mêmes exercices à des élèves voyants et non voyants », etc.

« Linclusion est une norme, et non une exception » : tout est dit !

Voir un cours donné par un enseignant non voyant à des enseignants voyants souhaitant inclure tous les élèves, et totalement concentrés sur la recherche de solutions pour partager les énoncés, arriver à faciliter les devoirs, montre à quel point le travail réalisé chaque jour en coopération par les acteurs éducatifs de Casamance est important. Pour nous, cette coopération de longue date, d’ailleurs déjà épaulée par le Senfablab, est vraiment remarquable.

La Braillerap a suscité un grand intérêt, et passé tous les tests (lecture de textes, plans, formes d’animaux, batiments…). Il s’agissait de la première embosseuse de ce type assemblée et montrée au Sénégal, et nous avons pu échanger, tester, à la fois avec les élèves et les professeurs.

Cas d’usages pédagogiques

Nous avons installé une imprimante 3D ainsi que l’embosseuse braillerap dans une salle et travaillé durant deux jours avec des professeurs, des élèves, et des membres de l’INEFJA.

L’objectif était de pouvoir accompagner les élèves non et mal voyants qui sont les premiers à réussir à intégrer les filières préparatoires au baccalauréat scientifique. Etaient donc notamment présents des professeurs de mathématiques, de sciences physiques, de Sciences de la Vie et de la Terre…

La première journée a permis de partager les possibilités techniques de la machine en les croisant avec les méthodes pédagogiques inventées par les professeurs ce qui permet d’aller sur les vrais cas d’usages.

Repère orthonormé utilisable  pour tracer des segments aux coordonnées indiquées – Méthode de M.Baba Gadje.


Parmi les possibles démontrés
(L’embossage consistant à créer du relief en frappant le papier pour créer des points avec la machine braillerap).

– L’embossage d’énoncés d’exercices (access Braillerap)
– L’embossage de cartes géographiques
– L’embossage de repères orthonormés annotés (axes, origine, graduations) permettant de faire réaliser des exercices de géométrie en utilisant ces pages sur du carton épais avec des punaises et des élastiques pour tracer des segments de droites sur des coordonnées précises.

Prototypage rapide d’un repère orthonormé à la Braillerap – Hugues Aubin d’après Baba Gadje


– La transformation de schémas de manuels scolaires en schémas de principe tactiles. Ce travail déjà réalisé par un professeur avec de la patte à modeler peut être répliqué en traçant le schéma de principe sur un papier avec un marqueur noir. En prenant ce schéma en photographie avec un téléphone, on peut ensuite le vectoriser et l’annoter avec le logiciel desktop braillerap. Une fois de plus le vrai travail est fait par le pédagogue (schématisation et informations utiles). Mais la machine fait gagner beaucoup de temps…
– L’embossage de formes d’animaux (SVT), possibilités d’annotations anatomiques.
– En géographie, embossage de cartes notamment du Sénégal
– Création rapide de plans de situation de batiments pour les nouveaux élèves (Open street touch).
– Fabrication de signalétique et outils pédagogiques solides embossés sur de l’aluminium de canettes de soda.

L’enjeu

Au delà de l’enjeu de permettre aux élèves et aux professeurs méritants de poursuivre jusqu’au baccalauréat, avec de l’outillage adapté et souple, émerge un autre enjeu encore plus grand car la Casamance est de longue date une région pilote pour le Sénégal sur les pratiques pédagogiques.

L’enjeu est donc de pouvoir implanter localement sur l’académie de Ziguinchor des usages partageables par la communauté inclusive et pédagogique en irrigant d’abord les villes et les établissements où l’INEFJA accompagne l’accueil de jeunes personnes en milieu éducatif, notamment Saint-Louis, et Thies.

Mais ensuite se pose la question des autres établissements et professeurs au Sénégal. Si cela marche, pourquoi ne pas élargir la démarche au pays ?

L’imprimante 3D : championne des formes

Présentation de l’imprimante 3D par la team Senfablab


L’imprimante 3D a été présentée par les talentueux membres du Senfablab qui étaient de l’aventure : Mamadou Ka et Gagnessiry Fall. Alors qu’elle est beaucoup plus lente que l’embosseuse, ses livrables sont solides, durables, et précis. Voir l’émotion d’un lycéen non voyant passionné de maths touchant un cube parfait est inoubliable.

Le premier jour d’atelier était déjà très riche, et Mouhamadou Ngom, le fondateur du Senfablab, a décidé de parier directement sur la suite en organisant deux ateliers simultanés durant le deuxième jour, avec une formation aux traitements logiciels nécessaires pour utiliser les machines.

Hugues Aubin a effectué l’atelier braillerap en deux sessions sur les logiciels de pilotage de la braillerap et la vectorisation rapide d’images sous inkscape, tandis que la team du Senfablab assurait de même pour l’impression 3D.

La dernière partie de l’atelier a été passionnante comme temps de mise en commun des ressentis et perspectives du point de vue des professeurs, de l’INEFJA, des élèves, mais elle a aussi permis au Senfablab de rappeler que ces solutions techniques n’ont de valeur que dans un contexte d’accompagnement, de maintenance et de formation, avec la communauté présente, et sur la durée.

L’intervention de M.Modou Ngom (Senfablab) appelant à élargir les possibles.

Modou Ngom a rappelé qu’au delà de ces machines, de trés nombreuses solutions peuvent être apportées par la fabrication numérique sur la question du handicap. Bravo à lui !

La télévision « La voix du sud » était de la partie, et mieux qu’un focus sur les machines, elle s’est appliquée à partager le quotidien de ces élèves courageux, notamment le fameux Michel.

Nous vous invitons à regarder le sujet filmé pendant les jours d’ateliers.

La suite annoncée le dernier jour concerne le déploiement d’imprimantes 3D dans les villes ciblées par l’INEFJA, avec un accompagnement du Senfablab, mais elle se joue surtout dans les échanges entre parties prenantes sénégalaises, notamment avec le ministère de l’éducation nationale.

Dépasser le simple équipement des établissements pour mettre en place une grammaire d’usages dans le prolongement du travail collaboratif déjà réalisé par les communautés apprenantes de Ziguinchor signifierait :

– S’assurer de la maintenance, de l’évolutivité des machines (compétences en fabrication numérique)
– Former les enseignants et membres de l’INEFJA aux nouvelles possibilités apportées par les mises à jour des machines et logiciels démontrés.
– Animer la communauté éducative pour inventer de nouveaux outils avec ces machines (par exemple des repères orthonormés pré-imprimés, des fonds de carte, une gamme d’objets géométriques à toucher, des repérages d’accessibilité dans les établissements…)
– Intégrer un fablab professionnel d’intérêt général (ici le Senfablab) pour utiliser le potentiel du prototypage rapide (une aide technique pourrait être diffusée par téléchargement dans tout établissement équipé)
– Partager des fichiers « objets » pédagogiques re-matérialisables dans les établissements
– Réaliser régulièrement des sessions de partage et formation autour des usages
– Elargir ces usages bien au-delà de la Casamance…

A ce stade les ateliers de Ziguinchor sont prometteurs, comme de belles graines. Il ne manque plus que le terreau et la volonté de les irriguer pour diffuser dans le pays.

Un beau défi pour le Sénégal !

En annexe le bilan officiel de ces deux jours [pdf]

Ce billet a été rédigé avec l’aide de Modou Ngom, fondateur de notre partenaire Senfablab : merci !

Publié par Hugobiwan

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